Les tailleurs-sculpteurs de pierre rajpoutes d’Amar Sagar

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Jaisalmer, mars 1981. En route vers 9h30 avant que le Soleil ne se fasse trop écrasant pour Amar Sagar, petit village situé à quelques kilomètres à l’ouest de Jaisalmer. Longue route droite et bitumée – merci l’armée ! – luisant sous le Soleil, traversant des terres arides, pierreuses et sablonneuses où paissent des ânes, des chèvres, des vaches, des chameaux et d’où émergent des constructions militaires, camps et casernes immenses, et un monument aux morts de la guerre contre le Pakistan.

Pause clope à mi-chemin sous un épineux ombrageux. Un vieux paysan guidant son âne nous offre quelques fruits secs. Que l’ombre est douce et belle la nature, et harmonieux ces lieux où tout semble suspendu, où seul l’essentiel et le primordial restent. Après quelques monts et vaux pierreux et sablonneux, le village apparaît devant nos yeux, sa pierre dorée éclate sous le Soleil ardent ; belles constructions habillées de vert, paix autour du puits. Une femme bigarrée allant puiser de l’eau est la seule créature vivante osant quitter l’ombre. Deux petits chevreaux noir et blanc font quelques cabrioles au milieu de la place avant de rejoindre leur abri.

L’atelier de calligraphie de la pierre

En face de nous un temple d’où résonnent des coups de marteaux. A l’intérieur, sobriété raffinée. Dentelles de pierre, fines colonnades, larges espaces. Une partie est ancienne, l’autre moderne et en cours de construction. Même art, perpétué au fil des générations, même esthétique sobre et harmonieuse, même calligraphie de la pierre.

Les tailleurs de pierre rajpoutes sont à l’œuvre, penchés sur leurs gros blocs dorés. Les trois hommes que nous regardons œuvrer travaillent un bas-relief destiné à être inséré dans les murs : une déesse armée d’une épée s’apprêtant à transpercer un dragon énorme dressé sur ses deux pattes arrière. Le fils du patron fignole, cisèle et modèle les dernières formes de la déesse ; un ouvrier venu d’Agra affine le bloc, un autre dégrossit la première ébauche de l’œuvre. Dans la cour, une vingtaine de tailleurs de pierre aux turbans éclatants gravent de longs blocs de fleurs et arabesques. Quel beau travail ! Quelle chance ont ces « bâtisseurs de cathédrales », qui passent leurs journées en ce lieu magnifique, à œuvrer pour sa construction…

Ici, on est bien sûr tailleur de père en fils et Sarnpur, l’artiste de la bande, travaille la pierre depuis son plus jeune âge. Il regarde longuement les dessins de mon cahier, me demande de lui dessiner son œuvre, celle qu’il vient de terminer, là, à son côté, n’attendant que le dernier polissage avant d’être insérée dans la place de muraille du temple Jaïn en pleine réfection. Lâchant marteau et ciseau, il dessine d’un trait souple une danseuse indienne, en ayant visiblement assez de tout le temps faire la même chose, les mêmes sujets, comme l’ont fait avant lui son père, son grand-père, son arrière-grand-père, etc. Elle est belle, sa danseuse, arrêtée dans un mouvement superbe où le corps se joue des lignes, où chaque partie, chaque morceau d’étoffe, chaque bijou participe à la danse…

Il reprend son martèlement précis, heureux d’avoir pu dessiner pendant cette courte récréation, pendant que je le dessine. Chant des oiseaux, martèlement des outils sur la pierre, rires des ouvriers qui travaillent sur le toit ou dans la cour, fraîcheur du temple.

Soudain Sarnpur nous demande de ranger son dessin de la danseuse, affolé : papa-patron arrive, vieux moustachu mâchonnant à l’air pas commode qui sans un mot donne l’ordre aux ouvriers d’arrêter de taper, regarde mon dessin d’un œil connaisseur, examine attentivement les dessins du cahier en commentant en rajahstani à son fils, s’arrêtant longuement sur la façade de Jaisalmer qu’il n’arrive pas à identifier. Autoritaire le guru ! Intransigeant, exigeant et traditionaliste, sans aucun doute.

C’est l’heure de la pause. Pendant que la petite troupe se retire à l’intérieur des murs, nous faisons encore quelques pas à travers cette beauté intemporelle. A la porte du temple, une femme aux vêtements éclatants dans l’ombre et l’or de la pierre, file lentement des écheveaux de laine.

Dehors, le Soleil nous assomme, nous éblouit. Ecrasés et hallucinés de lumière, de silence, de torpeur, nous gagnons une petite échoppe à thé où un couple et son petiot égrènent des espèces de petits pois ; un homme sur son vélo regarde ce qui se passe pendant que les gamines nous observent et qu’un homme nous donne une énorme poignée de graines dont ils semblent si friands. Bavardage rudimentaire, les lunettes et le topi (chapeau) font toujours autant d’effet aux hommes, les bagues attirent toujours autant les femmes. Un chien profondément assoupi est écroulé sur le seuil. Un veau, des bœufs s’approchent en quête de quelque nourriture. De temps en temps, un bus passe dans un nuage de poussière, le toit peuplé de Rajahstanis enturbannés et souriants.

On essaie de reprendre la route mais au bout de cinq minutes l’ombre accueillante d’un enclos nous appelle. Le comité d’accueil qui sort du jardin nous harcèle pour une bague, un stylo, un chocolat avant de repartir, des jarres pleines d’eau sur leurs têtes. A l’intérieur des murs, un immense potager, irrigué, où travaillent avec des gestes parcimonieux deux gamins et une femme ; un homme tire inlassablement de l’eau dans une grande outre tirée par deux bœufs. Va et vient régulier et incessant des animaux, éclaboussant de l’eau dirigée vers les minuscules rigoles d’irrigation ou puisée par quelques femmes.

Allongés à l’ombre d’un arbre immense et vert, dans la torpeur de la chaleur, nous passons un long moment dans le silence du vent et du chant des oiseaux ponctué par le bruit de l’outre déversant son trésor liquide et argenté. Mais qu’est-ce que la vie est belle, importante en ces lieux. Quelle chance ces gens ont-ils de vivre ici, au milieu de cette austérité luxuriante. Si la proposition de l’officier de police pouvait marcher, si ce n’était pas qu’un rêve de mythomane, si le monde ne nous faisait pas chier avec des histoires de frontières, de visa, qu’est-ce qu’on resterait bien là un bon moment !

Au bout d’un certain temps de farniente rêveur et méditatif, on est obligé de décamper, assaillis par trois ou quatre gamins chiants, après avoir eu le geste malheureux d’offrir une cigarette au mec qui pioche ses rangs d’oignons. Cinq minutes de marche, hébétés sous le soleil plombant du milieu d’après-midi. Nouvelle pause sous un arbre, attendant de pouvoir affronter la chaleur pour rentrer se laver. Dix mètres titubant, thé dans la même et unique gargote de ce hameau, vestige de temps ancien où la vie devait être moins âpre et moins dure. Un homme court après son bus, un autre fait le plein d’eau de son vieux camion Ford brinquebalant et antédiluvien. Ça discute et rigole gentiment, la vie au ralenti. Le camion part vers le prochain village, poussé par les quelques passagers sur la route poussiéreuse.

La fête à Shiva et l’amène astrologue chef des flics

Retour à Jaisalmer. Beaucoup de monde ce soir, dehors : c’est la fête à Shiva ; des groupes de musiciens et de chanteurs sillonnent les routes alentour, dans chaque temple les clochettes tintent, les fidèles marmonnent ou chantent, des groupes bavards et à l’allure nonchalante reviennent du Main Shiva Temple à l’extérieur de la ville où un prêtre récite pendant toute la nuit, sans doute l’histoire de Shiva, faisant généreusement profiter toute la ville de son monologue monocorde et braillard grâce à un micro hurleur. Retour hésitant à travers de vagues sentiers estompés par l’obscurité, rencontre avec cinq chameaux grognants, installés au milieu du chemin, avec des chiens, un âne, deux hommes célébrant la fête à leur manière, l’air bien alcoolisé et défoncé.

Promenade dans la cité ; somptueuses façades, douceur des rues, beauté des tapis et châles en laine de chameau ou en coton. Causette par gestes avec une gracieuse vendeuse de n’importe quoi qui veut vendre à ma compagne un peigne en bois, la couche de crasse garnissant les dents comme garantie d’authenticité rajasthani. Pour mieux me convaincre, elle m’offre les habituels petits pois verts que tout le monde mâchonne dans la rue. Etalages éclatants des beaux tissus de coton, beauté sauvage des femmes régnant à même le sol sur leurs minuscules marchandises ; quelques mots avec un vieux Rajasthani vêtu de blanc et le visage orné d’une longue barbe blanche, de deux yeux pétillants de vie (et de curiosité pour la France et l’Italie), d’une tika orange sur son front buriné par le Soleil et le vent.

Retour aux huttes, décrassage à l’eau sablonneuse sous l’écrasant Soleil, bouclage des sacs à dos. On va voir au Kolwali si notre futur et très hypothétique patron est toujours disposé à construire un hôtel. Chaleureux accueil du chef des flics – son supérieur – qui nous apprend que notre homme a été muté ailleurs et qui nous fait comprendre par son éclat de rire que c’était un mythomane et qu’il ne faut pas trop croire à son offre. On n’est pas surpris, mais déçus quand même devant ce rêve enfui dont c’était le destin de se dissoudre dans les mirages du désert du Thar. On bavarde un moment dans le bureau en plein air du tranquille commissaire qui ne s’affole pas trop : le temps des dacoïts (les traditionnels et féroces bandits de grand chemin indiens), c’est fini, ici, tout est tranquille dans cette région largement subventionnée par le pouvoir central pour ne pas avoir de problèmes avec le Pakistan voisin.

Posant papiers, stylos, téléphone, le chef nous invite à boire un thé chez lui, entouré de ses trois enfants, de sa femme à l’air bien sauvage, effrayé et timide. Il s’avère que notre sympathique hôte est féru d’astrologie, s’y connaît en divination par les paumes de la main et est bien branché sur les sciences occultes. Chaque matin, il prie de 4 à 7 heure et a des visions de l’avenir chaque jour qui vient. Pour lui, l’astrologie est une science divine et il semble capable de faire la différence entre superstition et astronomie. Il s’intéresse à l’astrologie occidentale, commence à nous expliquer l’astrologie hindoue. Malheureusement nous devons le quitter car l’heure du train approche. Discussion remise à dans un an ou plus tard ou jamais ; il nous fait cadeau d’une pierre du désert finement fossilisée. Séparation chaleureuse et amicale après avoir échangé nos adresses et à plus tard peut-être à Jaisalmer pour une rencontre plus approfondie…

En route vers la gare harnachés de nos sac-à-dos sur la longue voie obscure, on s’arrête boire un thé dans une gargote où nous restons un bon moment à parler de tout et de rien avec trois ou quatre jeunes jaisalmeris et un homme enturbanné de rouge et bleu qui nous dit qu’on a sacrément de la chance de se balader. Pour sûr, qu’on lui répond, mais n’empêche qu’on resterait bien là chez vous, dans la cité dorée du désert, un bon moment. C’est peut-être pas le paradis, ici, mais ça y ressemble. Même le chef des flics est super sympa.

15 comments to Les tailleurs-sculpteurs de pierre rajpoutes d’Amar Sagar

  • D. Furtif

    Si je savais me servir du Mac de Furtive c’est à l’ombre des noisetiers que je serais allé lire tes chroniques…Fait trop chaud pour désherber les tomates…Pffff ça attendra ce soir.
    J’ai un beauf qui a fait ce ( ton voyage) voyage , il a ramené des photos toutes saturées d’une poussière jaunasse, j’ai déjà rencontré ce phénomène en Égypte. Les mêmes lieux n’ont pas la même couleur d’une saison à l’autre.

  • Léon

    Je me régale toujours autant à lire ces chroniques. J’espère que cela suscitera des vocations chez d’autres.

  • COLRE

    Salut Marsu,
    Même si je ne suis pas très attirée par l’Asie en général, je trouve ton voyage magnifique… Bravo.
    Dis-moi, une question : pourquoi parles-tu de « tailleur » de pierre et non de « sculpteur » ? je m’attendais à de la taille de pierre à construction.

    • COLRE

      Qu’est-ce qu’on est obligé de se culturer en permanence, ici, pas moyen de dire un peu n’importe quoi, comme on le sent, et paf ! faut travailler, se plonger dans google… 😉
      Bon ben… je suis donc allée sur google, et j’ai vu, sur wiki (tu vois, je tape tout de suite très haut) :

      « Le tailleur de pierre est un professionnel du bâtiment, artisan ou ouvrier, qui réalise des éléments architecturaux en pierre de taille : murs, arcs, linteaux, plate-bande, voûtes, piliers, colonnes, frontons, corniches, balustrades, cheminées, escaliers, etc. Son domaine professionnel est la taille de pierre. Le tailleur de pierre assure également la pose de ses appareils sur le bâtiment. Il peut être amené à monter des échafaudages. Il travaille en atelier ou sur les chantiers. »

      … et figure-toi que soudain, sous mes nyeux zébahis, je lis :

      « Particularités [modifier]
      Cette profession est à différencier de celle du sculpteur. Le tailleur de pierre réalise la structure de l’édifice en pierre, murs, voûtes, arcs des portes et fenêtres, escaliers… qui sont des ouvrages géométriques. Le sculpteur, lui, exécute tout ce qui concerne la décoration de l’édifice, statuaire, bas-reliefs,… qui sont des ouvrages figuratifs, personnages, animaux, végétaux, etc. »

      Et paf ! alors, tes cariatides, tu ouas ce que tu peux en faire…
      Non mais… Faut tout faire soi-même ici… :mrgreen:

      • D. Furtif

        Allez rendre service ! 👿
        J’avais pourtant fait simple, voire rudimentaire….De toute façon , il n’y a guère de différences que de degré et de hiérarchie dans les groupes de compagnons entre les tailleurs et les sculpteurs…
        Et d’ailleurs à ce sujet l’article de Marsu et le compagnonnage auraient comme qui dirait des accointances…enfin selon Vincenot .

        • Question tout à fait intéressante que celle que pose COLRE, et question qui traduit une conception très occidentale et moderne de ce que nous appelons « art ». En entrant moi-même dans ce palais-atelier rajasthani, je me la suis bien entendu moi aussi posée, étant donné que les mecs qui s’y trouvaient semblaient tailler et sculpter indifféremment. Comme vous avez pu le lire, mes conversations avec eux ont essentiellement tourné autour de « l’art », que ce soit leurs œuvres de pierre ou les miennes dessinées sur papier.

          Vu leur très faible niveau en anglais, on n’a évidemment pas pu avoir de discussions techniques ou philosophiques approfondies, mais je crois néanmoins sur le moment avoir compris l’essentiel, ce qui m’a été confirmé par mes lectures ultérieures en anthropologie et histoire de l’art : pour eux, ce qu’ils font n’est pas de « l’art ». C’est un boulot d’artisanat religieux, qui va indifféremment de la taille à la sculpture de la pierre. Vu ce que j’ai pu observer, la différence entre tailleurs et sculpteurs tient essentiellement pour eux à une histoire de talent individuel -bien entendu inséré dans un tissu de tribus et de castes comme il est d’usage là-bas. Les moins doués taillent, les plus doués sculptent, mais tout le monde commence par tailler vu que la sculpture n’est qu’un prolongement plus complexe et plus sophistiqué (et non pas plus « artistique ») de la taille.

          Je me rappelle d’ailleurs l’étonnement de Sarnpur (qui se défnissait lui-même comme « stonecutter » – « tailleur de pierre ») devant mes dessins. Il m’avait demandé pourquoi je faisais ça, vu que mes dessins n’avaient aucune finalité artisanale de représentation religieuse. Je lui avais répondu que c’était juste pour le plaisir, vu que, comme lui, j’aimais bien dessiner. Il avait eu l’air interloqué par cette réponse, tout en semblant la comprendre implicitement et plus ou moins inconsciemment, étant donné la complicité « artistique » dessinatrice qui nous unissait en dépit de nos différences culturelles d’approche de « l’art ». En cela, la réaction paniquée de Sarnpur – cacher avec précipitation à son père-guru le dessin de la danseuse qu’il venait de réaliser devant moi après avoir longuement regardé mes propres œuvres – est tout à fait significative : il avait osé faire une œuvre pour rien, c’est-à-dire pour lui sans utilité artisano-religieuse. Bref il avait osé faire de l’art pour l’art, ce qui est enfreindre un tabou implicite dans sa socio-culture.

          Pour finir, comme le dit Furtif, ce que j’ai pu observer dans cet atelier ressemblait effectivement très fort au compagnonnage artisanal au sens occidental, et pas du tout à un atelier d’artistes. C’est tout ) fait courant dans les sociétés traditionnelles. J’ai pu par exemple observer la même chose dans les ateliers où les moines bouddhistes tibétains créent des thangkas selon des techniques millénaires : ils ne se perçoivent pas du tout comme des dessinateurs ou des peintres, mais comme des exécutants d’une nécessité de représentation religieuse où le tisseur de toiles est aussi important que celui qui les peint.

          • Léon

            Marsu, ton commentaire constitue une preuve de ce qu’avance Regis Debray dans « Vie et mort de l’image, une histoire du regard en Occident » . Il y explique que la notion d’art, ou d’artiste peintre ou sculpteur n’apparaît en Occident qu’à la renaissance,que jusque-là, il n’y a que des artisans.

            • Ph. Renève

              Oui, très juste.

              La façon ne devient art que si elle se détache d’un but extérieur (religieux le plus souvent) pour constituer une fin en elle-même. Toutefois, en ce sens, la décoration des objets quotidiens et profanes est souvent largement indépendante de leur utilité: c’est peut-être là qu’apparaît, très tôt, « l’art » lui-même, non ?

            • @ Léon

              Oui, c’est tout à fait ça. En observant le comportement de Sarnpur, j’ai aussi pensé à un magnifique bouquin, Les Piliers de la Terre, de Ken Fowlett, qui raconte l’histoire de la construction d’une cathédrale par des compagnons-bâtisseurs. Des castes d’artisans religieux donc, mais parmi eux se trouvaient déjà, avant l’éclosion de l’art pour l’art à la Renaissance, des « artistes » fortement individualisés qui s’amusaient à sculpter ou peindre des motifs profanes, voire même grivois, scabreux, sctatologiques et même surréalistes dans des coins pas trop visibles du bâtiment, comme on en trouve dans la plupart des cathédrales.

          • COLRE

            Mais que voilà un débat passionnant…
            (merci furtif de tes cariatides… je plaisantais… 😉 )

            Marsu, merci de tes explications. Il y a une phrase qui m’a frappée :

            « Les moins doués taillent, les plus doués sculptent, mais tout le monde commence par tailler vu que la sculpture n’est qu’un prolongement plus complexe et plus sophistiqué (et non pas plus « artistique ») de la taille. »

            Deux idées liées mais hyper-intéressantes :

            • la catégorisation entre tailleurs et sculpteurs est pour eux une question de talent… C’est vraiment intéressant. Moi qui travaille bcp sur la technique, cela me permet de voir qu’il y a là, dans certaines cultures, une hiérarchie technique (pas seulement sociale) entre les pratiques.
            Comme si, chez nous, on mettait en formation les plus doués à la menuiserie et les moins à la plomberie…

            • la conception de la sculpture comme une taille simplement plus avancée… Comme si le fait d’enlever plus de matière (simple critère quantitatif) et de s’extraire de la géométrie (répétitive et simple) pour des formes modelées (plus nombreuses, diverses et complexes) était donc plus difficile et réservé aux meilleurs…

            • @ COLRE

              Un bémol quand même en ce qui concerne la catégorisation que tu fais entre tailleurs et sculpteurs. J’ai bien spécifié que « la différence entre tailleurs et sculpteurs tient essentiellement pour eux à une histoire de talent individuel – bien entendu inséré dans un tissu de tribus et de castes comme il est d’usage là-bas ». Le poids de ce genre de stratifications sociales, toujours ultra-rigides en Inde, ne doit pas être sous-estimé dans ce cas de figure comme dans tous les autres d’ailleurs dans cette région du monde. Ce sont des choses dont les Indiens parlent beaucoup entre eux, mais très peu avec les étrangers (à moins que les Indiens qui leur en parlent n’appartiennent aux castes supérieures, ce dont ils peuvent s’ennorgueillir auprès de non-hindous). Je n’ai donc pas évoqué ce phénomène avec les tailleurs de pierres. Néanmoins, il est pratiquement sûr que ces derniers n’appartiennent pas à des castes inférieures (harijans ou « intouchables »), étant donné que ces dernières n’ont pas le droit de participer à des activités aussi sacrées que par exemple la sculpture de dieux. Par contre, il est très possible, sinon probable, qu’il existe des sous-castes, d’une part de tailleurs, d’autre part de sculpteurs, et que ces métiers soient des apanages héréditaires. Et, étant donné qu’il existe une relative mobilité sociale entre certaines sous-castes, il n’est pas impossible non plus qu’un tailleur de talent puisse devenir sculpteur et ainsi changer de sous-caste… Tout ça est à vérifier… si possible !

              Le phénomène des castes indiennes est d’une extrême complexité. Sur ce sujet lire l’excellent bouquin Homo hierarchicus. Essai sur le système des castes de Louis Dumont, Gallimard.

  • Léon

    😆 😆 😆 😆 ( Pour le commentaire de Colre)

  • Waldgänger

    Je passe faire un tour sur le fil, je n’ai pas le temps de faire un long commentaire pour le moment. Je parlerai juste d’un aspect qui me frappe, c’est la pauvreté des endroits traversés par Marsu.

    • D. Furtif

      Ohlà attention aux contresens anachroniques.Aujourd’hui , oui , ils sont pauvres, mais il a bien fallu que ces sociétés et ceux qui étaient à leur tête; dégagent à cette époque précise un surplus énorme pour en consacrer la valeur à de tels édifices. Bien sûr se pose la question de l’appropriation de ce surplus . Elle se posera pratiquement de la même manière pour la construction des châteaux , églises et cathédrales.