A propos du dernier livre de JC Michéa_ Léon

Lectures :1890

Dans son dernier livre, JC Michéa prolonge et précise un certain nombre de points developpés dans le précédent, « Le complexe d’Orphée ».

Il revient sur cette question de la définition de la « gauche » qui est, à la réflexion, et incidemment, la raison d’être principale de Disons.

Il rappelle que la « gauche », en France se constitue au moment de l’affaire Dreyfus, par l’alliance entre le courant libéral (dont on finit par oublier aujourd’hui à quel point, directement inspiré par les lumières, il était alors « progressiste »), et le courant socialiste ouvrier marxiste ou pas. Michéa nous invite déjà à séparer intellectuellement ces deux courants, du fait que cette confusion sous l’appellation générique de « gauche » obscurcit totalement le débat politique actuel.

Il met le doigt sur le fait que le courant socialiste et le courant libéral ne représentent, en aucune manière, ni un même idéal de vie, ni les intérêts des mêmes groupes sociaux et que cette alliance craque aujourd’hui de toutes parts, rendant de fait l’appellation de « gauche » totalement dépassée et obligeant ceux qui s’en réclamaient à se déterminer dans le choix d’un courant ou de l’autre. Et par voie de conséquence la notion de « droite », qui avait un sens pour désigner la réaction monarchiste, cléricale et anti-ouvrière du XIX e siècle, et qui aujourd’hui n’a plus rien à voir, perd également sa pertinence…  L’un des symptômes principaux en est la fuite de la classe ouvrière hors de la « gauche » vers l’abstention et le FN, ce qu’il faut aussi rapprocher de ce fameux rapport de Terra Nova, invitant à aller chercher, pour le PS, une autre base électorale que la classe ouvrière.

Je dirais volontiers que le principal intérêt de la thèse de  Michéa est de faire apparaître cette contradiction entre les idéaux des gens ordinaires, ceux qui sont les meilleurs porteurs de la « common decency » orwellienne, ( cette morale universelle et à la base de toute civilisation, fondée pour l’essentiel  sur la séquence maussienne du don et du contre-don), et la fuite en avant libérale vers l’individualisme intégral et la conquête de toutes les transgressions  sous forme de « libertés », toujours exprimées en termes juridiques (le droit pour tous à ceci, à cela).  On lira en particulier ce que Michéa pense du droit à l’enfant pour les couples homosexuels et de la solution qu’il préconise pour éviter toute discrimination…[1]

Dans ses livres précédents, Michéa a démontré que le libéralisme économique et le libéralisme culturel, celui des mœurs ( ce droit de vivre, pour chacun, comme il l’entend), ne sont que les deux faces d’une même pièce de monnaie, une sorte de ruban de Moebius, que l’un entretient l’autre, que l’un s’appuie sur l’autre pour étendre sa sphère d’influence. Si j’ai bien compris la thèse principale de l’auteur, sa conclusion est que le libéralisme, qu’il soit économique mais aussi culturel,  est un mouvement bourgeois dont les gens ordinaires n’ont que faire, dans la mesure où il est destructeur de leur common decency dont ils sont  les principaux porteurs, notion à laquelle, en orwellien convaincu, Michéa est très attaché. ( Une remarque, au passage, m’a particulièrement intéressé, celle où il explique que le paiement en monnaie d’un bien ou d’un service libère artificiellement  et instantanément le débiteur d’un lien beaucoup plus profond créateur de cette relation maussienne  essentielle et constitutive de toute civilisation décente : l’obligation du contre-don, de rendre.)

En d’autres termes, les « gens ordinaires » n’ont pas grand-chose à faire, par exemple, du mariage gay ; ils sont, en revanche concernés par l’immigration ou le protectionnisme, les atteintes à leur enracinement géographique, national, culturel. Il y a cette idée qu’il n’y a pas que des liens qui asservissent, qu’il y a aussi des liens qui libèrent et que le progrès ne peut être synonyme de destruction de tout ce qui structure la vie sociale, dans une guerre de tous contre tous, avec en parallèle la promotion des droits de tous sur tout.

Ce sont, les exemples concrets, ceux qui illustrent cette thèse que j’ai trouvés les plus intéressants dans son livre. En voici un. Extrait ( p 114-115) :

[…]De fait, l’existence, par exemple d’un « réseau éducation sans frontières » (ou de toute autre association caritative essentiellement animée par des fonctionnaires) n’a, en elle-même, rien de surprenant. Ses membres n’ont  presque jamais, en effet, à assumer personnellement le prix réel de leur bonne volonté humanitaire. On imagine assez mal, en revanche, les travailleurs du bâtiment- surtout ceux qui sont en CDD- mettre eux-mêmes en place un « réseau bâtiment sans frontière » destiné à faire venir en France des travailleurs des pays de l’Est ou du tiers-monde qui accepteraient d’être encore plus mal traités et payés qu’eux. C’est, malheureusement, ce genre de situation vécue quotidiennement par les classes populaires les plus modestes que les partis de gauche ( dans la mesure où les fonctionnaires et les agents du secteur public constituent désormais la base principale de leur électorat et de leur encadrement militant) ont de plus en plus de mal à comprendre et à admettre. Jusqu’à finir par considérer les travailleurs du secteur privé  (c’est – à –dire, on l’oublie trop souvent, ceux qui vivent la condition prolétarienne sous sa forme la plus dure – puisque leur emploi est le moins sécurisé et le plus souvent soumis à la concurrence mondiale) comme « racistes », « xénophobes » ou animés par la seule « peur de l’autre ».

Loin de moi l’ambition de rendre compte, dans son intégralité, du contenu de ce livre, passionnant, comme tout ce qu’écrit Michéa : si je peux donner l’envie de le lire ce sera déjà beaucoup. Après tout, ils ne sont pas si nombreux ceux qui pensent d’une manière vraiment libre et intelligente, par les temps qui courent…. On mesure cela, généralement, à la haine qu’ils déclenchent…

Ici une interview très importante de Michea pour Marianne

http://www.marianne.net/Jean-Claude-Michea-Pourquoi-j-ai-rompu-avec-la-gauche_a227358.html

et ceci http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=580575

A mon humble avis, toutefois, il vaut mieux avoir lu ses livres précédents avant d’attaquer celui-là, bien qu’il ne soit pas épais. Dans l’ordre : L’impasse Adam Smith, L’empire du moindre mal, Le complexe d’Orphée. Ou au moins ce dernier.

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[1] Allez, je vous donne la citation( p 112) :

[…] dès la maternelle (terme discriminatoire qu’il conviendra, bien entendu de modifier au plus vite), l’Ecole sera tenue d’enseigner à chaque écolier et à chaque écolière (pour autant qu’on puisse faire la différence sans tomber dans le fascisme) qu’ils ont été déposés dans leur famille actuelle – homoparentale, hétéroparentale ou autre- à l’occasion d’un vol de cigognes (l’hypothèse des choux et des roses s’avérant, en revanche bien trop discriminante, étant donné la part scandaleuse qu’elle continue de reconnaître à la notion de différence sexuelle et à l’idée d’enracinement). Si on y réfléchit bien, ce bon vieux récit d’origine –qui a longtemps fait ses preuves dans la France paysanne d’autrefois- serait sans doute celui qui s’accorde le mieux avec l’esprit d’une société libérale résolument moderne et « tournée vers l’avenir ».

6 comments to A propos du dernier livre de JC Michéa_ Léon

  • D. Furtif

    Les Lumières n’ont pas inventé la notion de bien commun mais elle sous tendait le discours de la plupart de ses penseurs. En cela Les Lumières se distingue du libéralisme individualiste forcené et opaque..
    Pourtant il faut accepter de voir que DELORS et ses épigonesdu moment sont la seule voix qui se fait entendre à « gauche ». Il faut accepter de reconnaitre que les explication politiques de Raymond Barre sont reprises en écho par tous les premiers ministres qui l’ont suivi depuis 30 ans..
    .
    Aussi aucun politique de la caste des dirigeants ne se distingue de son compère du camp opposé.À tel point que le protectionnisme et le contrôle des changes de Pompidou les révulsent tous.
    .
    On se demande aussi quel projet ont ces gens de gauche qui une fois arrivé au pouvoir proclament que « La politique ne peut pas tout » L. JOSPIN
    Ces gens là se font élire pour ensuite jouer la comédie de l’impuissance alors que de manière délibérée ils se plient et organisent la soumission de l’Etat au Marché, mouvement dans lequel ils retrouvent comme par hasard toute leur efficacité.
    .
    Mais ce n’est pas la dernière et encore moins la première fois que le Parti Socialiste renie ses engagements et qu’il s’engage dans une politique dont le seul Cap est la trahison de son mandat accompagné de la recherche éperdue d’une autre base sociale ( Terra Nova)
    Je me rappelle les contorsions effarouchées d’une militante officielle du PS qui s’accommodait bien mal du rappel .
     » On ne peut pas être de gauche sans être issu des combats du prolétariat, de son histoire de ses luttes et de ses organisations »
    .
    Tout le reste n’est que mouvement du cœur, idée à la mode et opinion publique dans un grand verre d’autostisfaction.
    Nous l’avons bien vu encore une fois au moment des primaires « ouvertes » du PS « à la télé »Évènement qui proclama ouvertement la négation absolue de nécessité des militants.

  • Léon

    Pas d’accord avec le début de ton commentaire : le libéralisme aussi, à sa manière,prétend au bien commun même si sa théorie est qu’il faut, pour cela, laisser s’exprimer les égoïsmes individuels. C’est l’histoire de la « main invisible ».
    Je voudrais répondre à une question de Lapa posée il y a quelques semaines: cela vaut-il le coup d’acheter ce dernier livre de Michéa? A mon avis oui,parce qu’il précise un certain nombre de points qui étaient un peu flous dans son précédent.
    Bien d’accord avec ceci, en revanche : « On ne peut pas être de gauche sans être issu des combats du prolétariat, de son histoire de ses luttes et de ses organisations »
    La simple posture idéologique ne résiste généralement pas bien longtemps à une analyse du comportement individuel en ce qu’il apparaît le plus souvent en contradiction totale avec la posture an question.

    • Lapa

      le problème Leon, c’est que le combat du prolétariat, c’est un peu comme les poilus de la première guerre, ça va faire un lointain souvenir…

      je suis d’accord sur ce rejet de cette posture idéologique qui est un grand classique chez tous les révolutionnaires de salon du net. Il n’y a qu’à voir les commentaires sous l’interview de Michéa, chez Marianne, pour se rendre compte que beaucoup n’ont strictement rien compris. mais ne peut-il vraiment pas y avoir de personne sincèrement de gauche (pas pour la « coolitude » sociale donc) autre que celles ayant vécu Zola?

      Pour ma part Michéa me conforte dans mon abstentionnisme récurrent. Je recherche la common decency et la justice mais elle ne se trouve nulle part. Conso-frustration, jouissance individuelle, relativisme intellectuel, tous les discours qu’on nous propose vont dans ce sens (absurde) de modèle de société.

  • D. Furtif

    Il me semblait pourtant avoir marqué le distinguo entre Libéralisme des Lumières attaché au bien commun et libéralisme « forcené et opaque ».
    Il va de soi que l’histoire de la bourgeoisie , de ses conquêtes sociales et politiques sont à inscrire dans la colonnes progrès du bien commun.
    .
    Mais la bourgeoisie n’est pas un monolithe sans divisions, fractures et concurrence interne.
    Mais
    La « couche financière » qui en a la direction aujourd’hui serait dans le camp des Polignac aujourd’hui.Finance apatride libertarienne .Elle détruit la Nation et ses solidarités ( contraignantes et coercitives selon Péripate) Elle conduit au désespoir les producteurs de richesses = les prolétaires , mais aussi la masse des artisans et petits entrepreneurs, voire industriels .
    Voire Lehman Brothers qui joue en Bourse contre ses propres clients en profitant des infos internes liées à sa position de créancier.
    .
    Et Delors qui en réclame toujours plus.!

  • Causette

    Pour qui voter? quand on est de gauche. Gros problème 🙄

    Taubira groupie :mrgreen: ( lien Marianne)
    C’est Guy Debord qui annonçait, il y a vingt ans déjà, que les développements à venir du capitalisme moderne trouveraient nécessairement leur alibi idéologique majeur dans la lutte contre «le racisme, l’antimodernisme et l’homophobie» (d’où, ajoutait-il, ce «néomoralisme indigné que simulent les actuels moutons de l’intelligentsia»). Quant aux postures martiales d’un Manuel Valls, elles ne constituent qu’un effet de communication. La véritable position de gauche sur ces questions reste bien évidemment celle de cette ancienne groupie de Bernard Tapie et d’Edouard Balladur qu’est Christiane Taubira.

    Les Français ne votent plus pour nous! Donnons le droit de vote aux étrangers.
    Droite et gauche à mon avis sont d’accord là-dessus, du coup ils font monter le FN

    Oise: les électeurs socialistes ont-ils voté pour le Front National ?

  • Causette

    Personne aujourd’hui n’a intérêt à l’échec du président de la République.

    Pin! pon! Pin! pon!

    Les élites de droite et de gauche, politiques ou non, ont une trouille terrible! le peuple qui gronde.

    Je ne sais pas si c’est vrai. Mais j’ai lu quelque part, que pendant quelques jours, en 68 les ministères étaient déserts et l’Elysée aussi. ‘tin! l’occasion ratée :mrgreen: