Tsushima (27 mai 1905). Trafalgar en mer du Japon

Pierre Royer De Pierre Royer17 novembre 2021 Dans Conflits armés 9 Minutes de lecture

1905 est l’année idéale pour marquer le début du xxe siècle « historique », car s’y concentre un ensemble d’événements annonçant une nouvelle ère de l’histoire du monde. Ces événements concernent le monde de la culture (publication des premiers articles d’Einstein, première femme prix Nobel) comme celui de la politique (fondation du premier Soviet) ou de la géopolitique (crise marocaine entre la France et l’Allemagne). Mais celui dont les échos semblent se réveiller à l’aube du xxie siècle est la bataille de Tsushima, concluant la guerre russo-japonaise (1904-1905).

L’affaiblissement de la Chine au XIXe siècle a excité la convoitise des puissances colonisatrices, anciennes ou émergentes, dont ses voisins : le Japon et surtout la Russie, qui s’impose en Mandchourie, au nord-est du pays, et occupe la Corée, ce que le Japon considère comme une menace directe pour sa sécurité. La Russie est soutenue par la France et l’Allemagne, mais le Japon obtient l’appui du Royaume-Uni, qui accepte, fait exceptionnel, de signer un traité d’alliance en 1902.

Une puissance ambitieuse

Le Japon est résolu à frapper vite, car la Russie achève le Transsibérien, ligne de chemin de fer qui accélérera le transfert de troupes vers l’Extrême-Orient[1], et a passé commande de nouveaux cuirassés qui devraient lui donner un avantage significatif sur mer. Dans la nuit du 8 février 1904, neuf contre-torpilleurs japonais se glissent dans la rade de Port-Arthur – aujourd’hui Lüshunkou, dans la péninsule de Dalian –, où stationne l’escadre russe du Pacifique, dont cinq cuirassés (la marine japonaise en compte six). Ce coup d’éclat, inspiré des théories de la « Jeune École[2] », précède de deux jours la déclaration de guerre formelle. Son bilan est mitigé, puisque les 16 torpilles tirées n’ont pu qu’endommager deux cuirassés et un croiseur. La flotte russe sera quand même réduite progressivement à l’impuissance par le minage des abords de la base, qui est notamment fatal à son chef, le vice-amiral Makarov, coulé le 13 avril avec le cuirassé Petropavlovsk. À partir du mois d’août, l’armée japonaise assiège aussi Port-Arthur par la terre, après avoir envahi la Corée.

Pour retrouver une capacité d’initiative sur mer, tandis que des renforts terrestres sont acheminés laborieusement, le gouvernement du tsar décide de transférer la flotte de la Baltique en Asie. Toutefois, les préparatifs traînent en longueur, car l’amirauté voudrait lui allouer le plus de navires possible, y compris deux cuirassés de plus de vingt ans et des canonnières certes puissamment armées, mais que les marins surnomment « classes coulent tout seuls »… L’escadre du vice-amiral Rojestvensky (1848-1909) appareille finalement sans eux, mais seulement mi-octobre 1904.

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La croisière ne s’amuse pas

Elle part pour un périple de 18 000 milles marins[3] – de quoi mettre à mal hommes et machines, causant de multiples avaries. Les Russes redoutent la présence sur le parcours de torpilleurs ou de sous-marins japonais, tout juste livrés par des chantiers européens ; cette crainte obsessionnelle provoque plusieurs incidents le long des côtes européennes, dont le plus grave survient dès le 21 octobre, dans le Dogger Bank[4], occasionnant une crise diplomatique que la France et le Royaume-Uni s’emploient à désamorcer pour ne pas se retrouver impliqués dans des camps opposés, alors qu’ils viennent de signer l’« Entente cordiale ».

L’escadre continue son odyssée malgré la pression des Britanniques qui tentent de la retarder en contrariant son ravitaillement. Elle se divise à Tanger, les navires les plus lents et les contre-torpilleurs passant par le canal de Suez et la mer Rouge, où Rojestvensky redoute une embuscade des Japonais, les autres contournant l’Afrique. En janvier, l’escadre se re