1662 à La Chapelle Blanche Saint Martin (37) : un printemps de famine

Lectures :4249

Disettes et famines sous l’ancien régime

Avec une alimentation à base de pain, les faiblesses structurelles de l’agriculture de l’ancien régime entraînaient l’insuffisance de la production céréalière et assuraient tout juste l’autosubsistance en période normale. L’impossibilité de faire des stocks ne permettait  pas de prévoir l’avenir, tandis que la lenteur des moyens de communication ne permettait pas de compter sur les autres provinces. Que survienne un dérèglement climatique et c’était la catastrophe, surtout avant 1740-1750. La mauvaise récolte, en quantité et en qualité, provoquait la disette et la hausse des prix dans les boulangeries. Passe encore une mauvaise récolte, mais la succession de deux ou trois mauvaises années était catastrophique car, dans ce cas, le prix du pain triple ou quadruple et seuls les plus riches peuvent y faire face. Plus que la quantité insuffisante de céréales, c’était la flambée des prix qui aggravait la crise.

La crise de 1661-1662 est « la crise de l’avènement ».

Sous la plume de Louis XIV, elle est présentée comme « une désolation difficile à exprimer ». C’est une famine en temps de paix relative : le petit âge glaciaire (et ses conditions météorologiques) en est la cause, il n’y a à ce moment ni guerre ni grande épidémie : c’est une famine « pure ». Cette famine a touché L’Anjou et la Touraine principalement, mais aussi une grande partie du bassin parisien.

Elle a commencé par une crise de mortalité au début de 1661. Les curés mentionnent la dysenterie et la rougeole et la scarlatine dès 1660.
Après la médiocre récolte de 1660, les pluies quasi-continuelles au printemps 1661 endommagent la récolte 1661 (les gerbes pourrissent sur pied avant de mûrir) et provoquent une hausse de prix du grain* : le prix du froment passe de 15-17 livres le setier* en 1659-1660 à 25 livres en 1660-1661 puis à 34 livres en 1661-1662 (année post-récolte 1661) pour culminer à 40 livres d’avril à juillet 1662 au plus fort de la disette. Le prix du  seigle, grain de deuxième qualité, père du pain noir des pauvres, s’affole encore plus : de 14 sous le setier entre 1653 et 1659, il passe à 20 sous en 1660 puis bondit à 70 sous en 1661 ! Les prix ne commenceront à descendre qu’après la récolte 1662, pas si mauvaise, et ne retrouveront leur cours normal qu’en 1663. Dès septembre 1661 une ordonnance du louis XIV interdit d’exporter les grains, mais le mal est fait : on achète du blé en Hollande et en  Bretagne mais cela ne suffit pas.

Au printemps 1662, beaucoup de pauvres sont contraints par les prix autant que par sa rareté de ne plus acheter du tout de seigle, encore moins de froment : alors de quoi vivent-ils ? La mortalité maximale sévit pendant les deux derniers trimestres de 1661 et les deux premiers de 1662 : famine, puis raréfaction des mariages qui réduit les conceptions et les naissances, la France subit un demi million de décès supplémentaires (soit un million et demi de morts à l’échelle des 60 millions d’habitants de 2009 !).

« Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées : la pasture des loups est aujourd’hui la nourriture des chrestiens, car quand ils trouvent des chevaux, des asnes et autres bestes mortes et estouffées, ils se repaissent de cette chair corrompue qui les fait plutôt mourir que vivre… la moitié des paysans est réduite à paistre et il y a peu de chemins qui ne soient bordés de corps morts, la bouche pleine d’herbes »

En juin 1662 avant la récolte et avant la livraison des grains bretons ou hollandais, rien ne va plus : beurre et grains manquent, les marchés sont vides et les hôpitaux pleins. La crise est encore plus vive dans les campagnes où les secours n’arrivent pas, ce qui conduit beaucoup de gens à aller mendier en ville. L’ingestion de nourriture avariées tue aussi : trognons de choux et de poireaux, fourrage…

La famine à la Chapelle-Blanche Saint-Martin

Si j’ai choisi de vous parler de cette famine, c’est que j’en ai retrouvé la trace douloureuse dans les registres paroissiaux de la Chapelle-Blanche Saint-Martin : le curé a annoté les sépultures d’avril et de mai 1662, au plus fort de la crise.

Sépultures annotées :

– 1er avril : Estienne BUREAU 50 ans et André BOIREAU 10 ans, fils de Martin, l’un et l’autre sans confession à cause de la faim
– 3 avril : retrouvé mort dans un fossé proche le village des Boureaux, Martin GASCHAU 22 ans de la paroisse de Bossée, décédé par la faim
– 18 avril : Perrine GRASLIN femme de Martin BOIREAU, morte de faim et de pauvreté, a été administrée du sacrement de confession
– 5 mai : Maiche BARBE décédé de la faim aagé de 35 ans lequel n’a pu recevoir le Saint Sacrement à cause de la négligence de ses parents
– 12 mai : Jacquette TRAVOUILLON 50 ans morte de faim décédée subitement sans être administrée des Saints Sacrements
– 17 mai : Pierre BUREAU 40 ans mort de faim
– 19 mai : Estienne CHAMPION 60 ans mort de faim qui l’a surpris sans témoins
– 22 mai : la veuve de Jean PICHOT morte de faim
– 28 mai : Pierre PIDOUX 12 ans mort de faim
– 3 juin : Gilette MICHAU 40 ans morte de faim
– 6 juin : Gervaise CORNET veuve d’Estienne BUREAU morte de faim

Décès à La Chapelle-Blanche

On voit sur cette courbe des sépultures la « cloche » très nette des décès en 1661 et surtout 1662 : on compte 42 sépultures en 1661 et 105 en 1662 alors que les années normales on en compte entre 10 et 15 ! A noter qu’on comptait entre 15 et 20 sépultures par an entre 1646 et 1656 (temps de la Fronde), mais que sur les 20 années qui vont de 1646 à 1666 jamais on n’avait atteint de tels sommets. La désolation à l’état pur…
_____________________________________________________________
Glossaire :
*Setier : Le setier est une ancienne mesure de capacité, de valeur variable suivant les époques, les régions, et la nature des marchandises mesurées. Le mot provient du latin sextarius, qui veut dire sixième partie. Le setier de Paris valait 12 boisseaux de 640 pouces cubes, soit 152 litres.
*Grain : céréale dans son ensemble : froment, seigle, avoine
____________________________________________________________
Sources :
Registres paroissiaux de la Chapelle-blanche Saint-Martin (37)
E. LEROY LADURIE, Histoire humaine et comparée du climat, tome 1, Ed Fayard 2004

11 comments to 1662 à La Chapelle Blanche Saint Martin (37) : un printemps de famine

  • Léon

    Passionnant, vraiment. Merci à fantômette et bonne rentrée à ses petits loups !

  • Tall

    Intéressant, ce genre de doc. Cela donne une idée précise et réaliste de ce que la vie était vraiment à l’époque.
    Habitué à notre confort d’aujourd’hui, on s’imagine mal. Les films-fictions sont trompeurs.

  • finael

    Encore une fois bravo pour cette étude qui a dû demander un travail considérable

  • Fantomette

    Merci à vous;
    Ce qui m’avait frappé à la lecture des registres paroissiaux c’est que le curé note « mort de faim », visiblement ce qui le tracassait le plus c’était l’absence de confession et de derniers sacrements…

  • asinus

    bonjour Fantomette absolument limpide et accessible ; pour le curé c’est juste de la conscience professionnelle
    en recevant du diocese la paroisse il devenait comptable de ses ouailles et devait rendre compte de ceux morts « hors l’eglise » sans sacrement ou ayant déviés . l’absolution etant le » bon de sortie  » validant une vie controlée depuis le bapteme .

  • Tall

    Question vacharde : y a-t-il eu un seul curé mort de faim ?

  • D. Furtif

    Toujours aussi limpide Fantomette.
    Tu l’as déjà dit mais je le rappelle pour nos amis. Le curé de la paroisse a été institué ( beaucoup le faisait déjà)officier d’état civil par l’ordonnance de Villers Cotterêts 1539 François 1er
    Beaucoup voit là la fondation, l’acte de naissance, de la langue française car ces documents devaient être établis en français

  • D. Furtif

    Une observation comparative donne

    Pour le froment une hausse 150% environ
    Pour le Seigle une hausse de 400%
    Les sépultures elles amplifient le phénomène avec un dôme à 600% , si brutal qu’on le nomme « clocher »

    On peut en déduire une apparente absence de crise du coté du Froment, donc pour les gens qui s’en nourrissent exclusivement=> pas trop de problème.
    En revanche la crise frappe brutalement « le blé des pauvres » ce qui peut amener la question du commerce et de la circulation des grains à cette époque.Le commerce assujetti à des transports couteux s’intéresse à des produits eux mêmes coûteux.Ce commerce vient tempérer la crise de production du froment , de ce produit là et ainsi protéger les couches sociales favorisées qui sont habituées à le consommer parce qu’elles en ont les moyens.
    Le seigle lui qui est soumis aux mêmes conditions climatiques et de mauvaise récolte, voit ses prix monter vertigineusement. C’est un produit peu commercialisé qui reste « collé » au sol qui le produit. Donc, les couches sociale qui le consomment exclusivement concentrent sur elles les effets de son manque. Elles amplifient sans aucune souplesse , elles aggravent même son manque, pour donner des pics vertigineux de sépultures, où la veuve Bureau suit en terre son mari mort quelques mois avant .
    .
    La France de Louis XIV est une France sans stock de produits de base.Ses derniers n’intéressent pas ceux qui en font commerce, car, pour être rentable ils imposeraient des volumes énormes que les transports ne permettent pas, surtout à l’intérieur des terres.C’est une France de la survie où les aléas frappent encore de plein fouet les masses paysannes de la France de 20 Millions de paysans . Au siècle suivant nous verrons les Physiocrates des Lumières lutter pour la libre circulation des grains. Cette liberté en favorisant la solution d’un aspect du problème en aggravera d’autres j’espère vous le montrer dans quelques semaines dans la peinture d’un crise espagnole

  • Lapa

    C’est très intéressant, merci fantômette. On se rend compte du progrès effectué depuis dans nos contrées. L’espèce humaine semble capable de survivre à tout, sauf peut-être à elle-même…

  • Causette

    Hello Fantomette, bel article.

    De toutes les industries, l’agriculture paraît la plus pénible. c’est qu’elle exige un tempérament vigoureux, une constitution robuste, ne craignant ni pluie ni le soleil… Alors que la journée de travail était courte en hiver (courte!) -de 8h du matin à 5h du soir- en été elle commençait à 4h du matin pour finir à 8h du soir (16 heures), note en 1870 H.C. Leneveux, agronome.

    Il fallait 20 heures pour faucher un hectare de céréales. Le travail de désherbage il était confié aux femmes et aux enfants. « Quand vient le temps de protéger les cultures des mauvaises herbes, les femmes et les enfants se livrent à ce travail. Ils se servent ou de couteaux allongés pour couper les herbes entre deux terres, ou de tenailles en bois pour les arracher » relate l’historien Pierre Joigneaux.

    Et les curés là-dedans?
    quand les épouvantails ne fonctionnaient pas, les paysans avaient recours au prêtre.
    Dans la chanson du blé, Jean Engelhard, en 1937, décrit:
    Les lentes processions parcourant les chemins, au milieu de l’océan des blés verts…
    Fermant la marche le vieux prêtre, en bonnet carré, rie ardemment. Sera-t-il exaucé?
    Il n’en sait rien. Il le voudrait, de toute son âme pitoyable. Les desseins de dieu sont mystérieux.
    Mais il a confiance. Voilà soixante ans bientôt qu’il passe au milieu des blés verts, conduisant ses ouailles aux rogations. Il y eut de bonnes années. Il en fut aussi de mauvaises. Mais la vie continue quand même, sans désespérance, vers des lendemains qu’on veut croire meilleurs
    .

    Que pouvait-il faire d’autre ce prêtre à part prier, à l’époque les gens étaient encore très superstitieux. Curé ou pas curé, les hommes désespérés regardent vers le ciel en implorant les dieux.

  • AGNNP

    Merçi Fantomette pour cet articles, très instructif et accessible.