Comment je suis devenue chef des potiches

Aujourd’hui je vous propose de mettre par écrit une expérience vécue cette année et contée  par une personne proche.

Dans le planing de l’usine, il y a une date clé que tout le monde (enfin, du moins, ceux qui peuvent se permettre d’avoir un calendrier en carton d’un fournisseur quelconque), a entourée en rouge. Ce jour-là, nous aurons l’immense honneur de recevoir le PDG du groupe (qui se déplace rarement dans une simple usine de province, faut pas déconner), et une personne très importante de l’Etat français. Brun et très important le type. Je sais pas si vous voyez. Au pire, montez sur une chaise pour voir. Oui, les puissants de ce monde allaient prendre du temps pour s’intéresser à nous, pauvres employés et à notre outil de production. Une chance incroyable non? N’allez pas croire que dans ces cas-là on joue au blasé dédaigneux, non: il y a une excitation bien palpable.

Il faut dire que le duo ne vient pas vraiment seul. Outre les crèmes locales (préfet, élus, présidents divers et variés de tout et n’importe quoi comme notre pays seul sait en produire…) il est prévu ce qu’il faut de journalistes et autres reporters de presse pour donner à cet événement l’écho médiatique nécessaire. Vous imaginez bien qu’une visite comme celle-là se prépare à l’avance. Grandes réunions de direction et d’encadrement, heures passées à tout planifier, stress général. Au cours d’une de ces réunions préparatoire, il est question d’organisation, principalement pour l’habillage de tout ce beau monde en tenue réglementaire. Car c’est vrai, notre chaîne de production est située dans une zone propre, ce qui implique surchaussures, blouse, charlotte… Bref rien de très sexy et photogénique. Il va falloir imposer à tous ces gens de poser leurs affaires, de se mettre dans des positions inconfortables et à la merci du personnel pour respecter leurs consignes.

Donc il va falloir prévoir des gens pour s’occuper des vestiaires. Bon je sais pas si vous imaginez, mais en gros ça consiste pour un cadre, un ingénieur , voir un tech sup (mais pas un opérateur des fois qu’il aurait des velléités contestataires) à faire enfiler des chaussettes à des journaleux et garder au chaud leur veston. Et nous, là, en réunion de cadres, on doit gérer le nombre de personnes et trouver, les noms des volontaires. Mais ne vous inquiétez pas, on s’occupe également d’autres choses très importantes comme virer le bazar sur le trajet qui sera emprunté, faire repeindre le hall qui en avait besoin depuis 10 ans et qui a vu son budget peinture miraculeusement accepté…etc… ah et j’oubliais aussi, continuer de produire et gérer les nombreux problèmes que pose l’industrialisation de certains produits; parce qu’avec tout ça, on aurait presque oublié de quoi on vivait et que le client, même allemand, se moque de savoir qu’on organise une sauterie.

Pour ce genre de visite les choses ne sont pas faites à moitié: nous avons donc effectué, une semaine avant la date fatidique, une répétition générale. Lumineuse idée, car ça nous a permis de nous rendre compte que le nombre de personnes affectées au « vestiaire » était notoirement insuffisant pour endiguer le flot de personnes qui allait débarquer. Et n’imaginez pas qu’un reporter de TF1 puisse poireauter tranquillement pour ses affaires tandis que plus loin, dans l’usine déjà, les plus hautes autorités font leur show. Non, nous avons affaire à un petit monde pressé, gonflé d’importance et boursouflé d’orgueil qui nous fait l’honneur d’une visite. On leur doit tout. Car leur taff est super important, comme par exemple prendre 3500 photos des mêmes hautes autorités, dès fois qu’en y’en aurait 3495 de ratées, ou filmer les poignées de main. C’est quand même autre chose que faire les 3×8 pour produire de l’électronique made in France, hein les bouzeux!

La réunion suivante doit donc mettre les dernières choses au point. Le directeur du site préside et donne les ordres.  Je ne vous ai pas parlé de notre directeur de site?  Un mec sympa, qui ne dit pas bonjour à ses employés, tendance misogyne détectée et qui ne connait des pièces produites que leur coût. Quand on le croise, on a la désagréable impression qu’il ne voit en nous que notre salaire. Bref, un financier. Il demande à ce qu’on trouve d’autres personne pour faire le vestiaire. Concertation: a priori, difficile de trouver d’autres personnes. Et là, j’ose lever la main:

« – On est bien d’accord que vous voulez des femmes?

– Pourquoi? non pas spécialement!

– Excusez-moi parce que, dans toutes les personnes désignées pour faire le vestiaire, jusqu’ici il n’y a que des femmes. »

Silence gêné. Embarras visible. Regard noir (ce n’est pas cette année que j’aurai une augmentation). Il est vrai que ne trouver que des femmes volontaires dans un encadrement composé en majorité de mecs, c’est pas d’bol. On en avait rigolé au bureau. Dans l’autodérision on avait appelé s’occuper du vestiaire, faire la potiche.

Le résultat de la réunion, c’est que des hommes vont avoir droit de faire le vestiaire et que, en plus, je serai chargée de régler tout ce petit monde. Une petite vengeance du directeur, évidemment.

Voilà comment j’ai été élevée au rang de chef des potiches. Alors pour rigoler  on pourra également narrer la suite. Par exemple, que les services de sécurité de l’Etat on effectué la visite quelques jours avant et, devant la ligne de production qui allait être visitée, ont demandé :

« – On ne peut pas virer ce gros bloc là?

– Euh non, c’est le transformateur d’alimentation de la chaîne…

– Ah ? »

Le fameux jour, je vous fais grâce de tout le bordel que cette visite minimale a amené. Il fallait se battre avec les journalistes  infâmes qui ne respectaient aucune consigne, se baladaient n’importe ou, escaladaient nos palettes produits ou les machines de prod (liberté de la presse, qu’ils avancaient sans honte aucune). Un brouhaha et des mouvements de foule indescriptibles. Et devant, tout sourire, nos grands hommes (enfin façon de parler) pouvaient serrer des pognes et disserter sur l’industrialisation de la France. Du vrai n’importe quoi. Tout cela, toutes ces heures, tous ces heurts, tout ce bordel pour 45 secondes au JT. Oui moins d’une minute de votre temps de cerveau disponible prennent un nombre d’heures incroyables à d’autres. Mais tout n’a pas été perdu: d’abord j’ai pu serrer la main du grand ponte  (mais pas le changer car ce sont les gardes du corps qui s’en chargent, personne n’y avait pensé d’ailleurs) mais surtout, le buffet onéreux d’un très grand traiteur a pu être partagé entre les employés… toute la troupe, le roi et ses courtisans,  leurs cars, leurs limousines et leur hélico étant repartis en trombe sans s’y intéresser.

C’est ça la politique de terrain en 2012. Et quelque chose me dit que ce n’est pas près de changer.

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Asinus
Asinus

yep Lapa , dites le à votre  » connaissance » solidaire meme d’un cadre :mrgreen:
nous ont à eu droit à plus  » petit »…. heu moins gradé mais pareil: on appelé ça le passage des  » martiens » .

Léon
Léon

Je me dis que beaucoup de choses ont changé pour cette élection grâce à internet. Un tel témoignage, je ne crois pas qu’on aurait pu l’avoir il y a 10 ans.

Léon
Léon

La difficulté sera effectivement de gérer l’abondance, la saturation médiatique. Comment faire ?
Je vois quand même qu’à l’occasion de cette campagne ont surgi des « bobaromètres » des « détecteurs de mensonges » des « desintox » qui n’existaient pas auparavant et qui sont une vraie bouffée d’air frais. Il devient vraiment difficile à un candidat de mentir sans être pris sur le fait. C’est le seul truc enthousiasmant de cette campagne, mais il est de taille, je trouve,non ?

Léon
Léon

Alors nous waiterons et nous seeerons ! 🙄 Et, à la réflexion, c’est vrai que c’est fondamentalement le boulot des journalistes. Mais peut-être ces désintox les pousseront-ils. Je suis un incorrigible optimiste !

D. Furtif
D. Furtif

Heueuueuuu ……proche comment la personne?

ranta
ranta

C’est un supposé quart d’heure de gloire qui fait chier l’ensemble des gens au profit d’un petit nombre avec à l’arrivée aucune satisfaction pour ceux qui étaient censé en bénéficier mais une amertume que jamais ils ne reconnaîtrons : les puissants sont passés sans égards, ni chaleur, ni rien du tout et les courtisans ont piétiné les plats de bandes, pissé dans les pots de fleurs et mis une main au cul des secrétaires avec l’aplomb qu’autorise la cour du prince.

C’est franchement le genre de truc ou en douce, juste avant, tu retires tout le papier cul des toilettes :mrgreen:

xavier dupond
xavier dupond

Un Super blog comme je l’ai apprécie, encore merci à toi !